Le petit dur
C'était un dur. Un véritable dur à cuire. Petit, la vie ne l'avait pas trop choyée disons.
On ne comptait plus le nombre de places où il s'était retrouvé. Trimballé d'un endroit à l'autre, sans jamais n'avoir mot à dire, sans jamais que l'on s'informa de ce qu'il pouvait en penser, sur ses sentiments, il ne restait jamais bien longtemps au même lieu.
Pourtant, il n'était pas mauvais. Seulement très dur et allez savoir pourquoi, quoique l'on pouvait avoir un doute, sans coeur aussi. Jamais il ne démontrait ses émotions. Il était en apparence d'une insensibilité totale. Peut-être parce qu'à force qu'on lui fasse subir toutes sortes de châtiment, peut-être parce qu'il n'avait que rarement connu l'amour de qui que ce soit, il se tenait impassible et sans aucune forme d'expression.
Il ne parlait pas non plus, et pour vous dire, nul ne se souvenait l'avoir déjà entendu prononcer un seul mot. Muet pour probablement taire tous les sévices qu'il avait subi. Parce que depuis fort longtemps, il ne devait plus croire aux adultes. Remarquez qu'il n'était pas du genre à faire des vagues dans l'eau, si je puis prendre cette expression. Peut-être, quelquefois, rarement même, juste des petits ronds dans l'eau. Et encore...
Plusieurs avaient tenté de le casser, de le briser. Il avait rencontré quelques grands spécialistes de la psychologie, qui avec leur arsenal de méthodes plus ou moins douteuses, s'étaient évertués à prendre défi de lui faire ouvrir son coeur, mais chaque fois, il triomphait dans son mutisme profond. Un authentique dur de dur, mais sans pour autant de méchanceté...
Un jour pourtant, il faillit craquer...Un jour pas très lointain, si peu lointain que je vous parle d'hier soir... Parce qu'hier soir, il dut faire face à presque plus coriace que lui. Une véritable "tête de pioche" comme l'on dit. Le genre qui est capable de tout démolir. Le style qui vous frappe sans crier gare et qui peut vous frapper jusqu'à ce que mort sans suive, qui peut recommencer dix fois, cent fois, et qui n'arrête pas...
Il était vers les 22.00hres, et déjà, depuis cinq bonnes heures, l'acharnement était tel que c'en était outrageux...Le petit se faisait frapper à qui mieux mieux. La violence dans son état le plus brut qui soit. La rencontre de ces deux là, le petit dur de dur et l'autre, faisait des flamèches. Pas très beau à voir, je vous assure. L'autre avait un complice qui l'assistait. Insatisfait de la résistance du petit dur, et devant l'éventualité d'un retentissant échec, ce complice décida que le moment était venu de prendre les grands moyens. L'artillerie lourde, rien de moins. La situation allait être encore plus explosive qu'elle ne l'avait été jusque là. Comme pour les narguer davantage, le petit ne bronchait pas, attendant de subir l'assaut ultime.
Peut-être se disait-il au fond de lui que tout ce qu'il risquait, c'était de se retrouver dans un ailleurs meilleur, plus serein, plus doux. Peut-être en était-il rendu à le souhaiter même....Allez donc savoir.
Je vous l'ai dit déjà je crois, il ne montrait jamais ses vrais sentiments...
Toujours est-il que quelques secondes avant ce qui devait être un immense choc, un ultime choc, dont il serait à coup sur la victime, la gendarmerie débarqua. Pour une fois, une rare fois, les autorités lui vinrent en aide, à son secours. La discussion entre les belligérants fut longue, mais la loi est la loi, et à la fin, il fut libéré de sa fâcheuse posture. Eh oui, le temps n'était pas encore arrivé où on réussirait à le briser...Dieu merci...
Et pour ne point prendre de chance, l'un des gendarmes le prit avec lui, le tenant par la main. Un gendarme au coeur sensible. Le croiriez-vous ??? Il l'amena chez-lui, faisant preuve d'une douceur et d'une délicatesse qui surprenait.
- " On ne te tapera plus dessus petit, tu as ma parole."
Il y avait de la tendresse dans la voix. Le petit dur, surement incrédule que cela lui arrive, à lui, semblait demeurer sceptique. En fait non, il restait inexpressif, ayant peut-être peur de démontrer quelqu'émotions que ce soit et d'être ensuite trahi...Mais cet homme là en était un bon. Eh oui, il en existe encore quelques uns, des hommes bons , en ce bas monde....
Comme la nuit était déjà commencé, il attendit à ce matin pour le présenter aux autres membres de sa famille. Pour sur, sa femme et son petit garçon seraient surpris de le voir...Mais il se disait en lui-même qu'ils ne seraient pas choqués. En fait, il l'espérait...
Et c'est ainsi que ce matin, l'ayant installé à table, son épouse et son garçonnet eurent toute une surprise en le voyant... La réaction ne fut pas mauvaise pourtant... Bon d'accord, le questionnement se fit dans le regard qu'échangea la femme à son homme...Avouez que cela secoue un peu quand même... Voir un nouveau à sa table en se levant, il y a de quoi...Surtout si ce petit intrus a l'air d'un dur de dur.... Mais c'était de bonnes gens...Et forcément, le fils retenait un peu de son père...Alors c'est lui le premier qui lanca la conversation...Ou plus justement, qui questionna son père....
-"Dis PAPA, il fait quoi là, à table, ce petit caillou ???"
papemich 01-2003