"Allez venez… Il faut poursuivre la fuite !!!"

 

Il vient de s'asseoir sous l'oranger.  Il refuse de quitter. Il ne fait que contempler la vaste plaine qui s'étend là à portée de son regard. Il est fatigué. Épuisé même...

 

Il observe les verts pâturages.

 

Il se souvient.

 

Il se revoit courir à grandes enjambées, criant, hurlant, et tenant à la main une épée.  Oh oui, son épée.  Sculptée par les propres  mains de son père, puis trempée dans le liquide magique de couleur argent  dont son paternel détenait la recette de quelques vieux druides venus le visiter pendant des songes mystiques.  Et puis, l'étape ultime, il l'avait passée dans la fumée bleu...

((La fumée bleu.  Qu'il lui avait fallu des années pour découvrir le secret de la fumée bleu émanant  des feux de son papa. ))

 Dès lors, elle confèrait, à celui qui la brandissait, un pouvoir surhumain, une force titanesque.  Excalibur à côté de SON épée faisait piètre figure.

 

Et c'est ainsi qu'il avait affronté les hordes sauvages des barbares, qu'il avait repoussé et causé la fuite des dragons de feu, qu'il avait anéanti tant les walkiries que les 4 chevaliers de l'Apocalypse. Et chaque fois,  sa victoire contre les forces maléfiques se terminait par le rituel du vainqueur.  Le genou droit au sol,  il levait d'abord son épée au ciel, la faisait miroiter sous le soleil, puis , la plantait dans le sol en hurlant sa victoire.

 

Oui, il se souvient…

 

C'était au temps insouciant de ses 8 ans.  De son enfance.

 

Sur ses yeux un voile de brume nostalgique rend sa vision un peu moins nette.

 

" MAIS VOUS NE POUVEZ RESTER LÀ,  IL FAUT CONTINUER, MAINTENANT !!!. "

 

" Je suis trop épuisé… "

 

Il baisse les paupières.  Comme pour oublier le danger imminent qui s'abattra sur lui et qui risque à coup sûr de lui être fatal.

 

Il entrouve à peine ses paupières devenues si lourdes.

 

Il observe l'étendue verdoyante.

 

Il se souvient…

 

Il se revoit courir à perdre haleine, pour la rejoindre, elle.  Elle, c'est Marinelle. La beauté faite femme.  Jouvencelle aux prunelles d'azur, aux cheveux d'ébène, à la peau dorée.  D'une silhouette telle qu'Aphrodite ne pouvait que pâlir de jalousie.  

Chaque jour, ils se retrouvaient au milieu du champ et leur étreinte passionnée nourrissait la vie champêtre.  Que de baisers doux et langoureux ils s'étaient échangés.  Leur amour était si puissant, si réel, qu'ils s'étaient épousés.

 

Oui, il se souvient.

 

C'était au temps fou de ses 20 ans.

 

" MAIS C'EST DU SUICIDE !!!! ALLEZ, UN DERNIER EFFORT, NOUS Y SOMMES PRESQUE !!! "

 

" Je, je suis vidé… "

 

Il ausculte l'horizon, cherchant  à renouer avec de ces vieilles images qui remplissent l'âme de nostalgie.

 

Il entend une petite voix.  " Papa, papa, fais-moi faire l'avion!!! "

Oh oui, elle est belle cette image.  Un homme tenant haut dans les airs son enfant, sa fillette de quatre printemps.  Il court à toute allure, supportant toujours la petite aux boucles d'or.  Elle a les bras étendus de chaque côté et elle plane.  Non, à la vitesse où il se déplace, elle vole.  

Et le trajet dure longtemps, très longtemps.  Puis le retour, l'aterrissage près de la nappe à carreaux rouge et blanc où une dame magnifique les attend.  Marinelle sourit de bonheur de voir ainsi le mari aimant être un père dévoué.

La lumière solaire qui les enveloppe semble être une aura bénite par quelques divinités attendries de voir ainsi le bel amour exister.  Il en était ainsi tous les beaux dimanche d'été.

 

Oui il se souvient.

 

C'était à l'aube de ses trente ans…

 

" BON SANG,  MAIS OÙ AVEZ-VOUS LA TÊTE ?  JE VOUS LAISSERAI PAS ICI, PAS QUESTION !!! ACCROCHEZ-VOUS À MOI !!! "

 

" Tu ne comprends pas, j'ai peine à respirer.  Plus d'énergie. Je suis à plat, complètement à plat. "

 

 

Sa tête s'oriente à nouveau vers l'immensité verte.

 

Il se souvient.  Une dernière fois peut-être.

Le grand dadais, solide gaillard du haut de ses six pieds,  bonne carrure d'épaule et de réputation digne, là, devant l'homme, lui en fait, pour une requête de la plus haute importance.

 

-       Monsieur, je voudrais vous demander la main d'Ariane.  

-       Et pourquoi accepterais-je ?

-       Parce que je l'aime pardi !!!

-       Ah !! Tu l'aimes.  En es-tu sûr?

-       Oh que oui Monsieur !!!

 

Pas un brin d'hésitation dans la voix. Une certitude si profonde qu'elle transpire de toutes les pores de sa peau.

 

Mais cela, il le savait déjà. Sa fille l'avait prévenu.  Presqu'un ultimatum qu'elle lui avait lancé.

-       Papa, je t'en conjure, tu dois accepter.  Et tu sais qu'il est un bon garçon.

 

-Fort bien jeune homme… Si tu veux que j'accepte ta demande, il te faudra me terrasser, le corps entier au sol.  Une lutte sans arme et sans coups bas.  À force d'homme.

Si tu réussis cela, alors j'aurai la preuve que tu est vaillant et que tu sauras protéger ma fille.

 

Il jaugea la réaction physionomique du jeune.  Pas un brin d'hésitation.  C'était bon signe.

L'empoignade eut lieu sur le champ… Et elle dura deux heures…  Deux heures où ni l'un ni l'autre ne parvint à mettre à terre l'opposant. L'orgueil du vieux contre l'amour du jeune….

Puis un sifflement curieux.  Les deux regardèrent d'où cela venait.  Et c'est là qu'ils virent au loin le danger émerger sur la crête des collines.  Innombrable et presque à perte de vue

Oubliant leur combat, les deux s'élancèrent en direction de la demeure.  

 

Oui, il se souvient.

 

C'était il y a 17 minutes….  

 

-  " VOILÀ LA DEMEURE… ENCORE  CENT MÈTRES ET NOUS Y SERONS.  OUF !! OUF !! "

 

-  " MAIS POURQUOI  T'ACHARNER AINSI À VOULOIR ME SAUVER? "

 

-" PARCE QUE  VOUS NE M'AVEZ PAS DIT  SI VOUS ACCEPTIEZ DE M'ACCORDER LA MAIN DE VOTRE FILLE.  SI VOUS ACCEPTIEZ QUE JE SOIS LE PÈRE DE VOS PETITS-ENFANTS. "

 

Des  " petits-enfants ".  SES " petits-enfants "…

 

 

 

En un instant, une fraction de seconde, il revoit tant de belles images… Comme s'il venait de recevoir une formidable décharge d'adrénaline, il se détache du futur époux…

 

" OUI MON GARÇON, JE VEUX BIEN QUE TU SOIS LE PÈRE DE MES PETITS-ENFANTS !!! JE TE L'ACCORDE, SA MAIN…  ALLEZ RENTRE

 

Il vient de le pousser plus loin. Plus près encore de la demeure.  Il est là, debout, face à la horde qui va s'abattre sur lui…  Il est heureux, plein d'images en tête….

 

" SSAAMMUUEELLLL !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! "

 

La voix qui vient de s'écrier est celle de Marinelle…

Dans l'espace aérien qui sépare la belle de son époux, une lueur argentée aux reflets de feu.  Un trait de lumière éblouissant.Une forme allongée avec à son extrémité, une croix.  Enfin cela ressemble….

 

La main haute attrape l'épée.  

La horde s'abat sur l'homme….

Par plus de vingt fois, il repousse les attaques.  Et chaque fois, le nombre de ses adversaires diminue.  Telle une danse funeste, la lame brillante tranche, décapite, enflamme, dans des mouvements circulaires de parades et de frappes.  Rien ne semble l'atteindre.  Et quand s'écrase au sol la dernière des victimes de cette épée puissante,  protectrice et maniée par un homme au désir ardent de revoir de belles  images, alors un grand silence règne sur toute la contrée.

 

Il entame alors le rituel du vainqueur.  Le genou droit au sol,  il lève  d'abord son épée au ciel, la fait miroiter sous le soleil, puis , la plante dans le sol en hurlant sa victoire.

 

Puis, en sourdine,  on entend ces mots…

 

"Je suis épuisé… "

 

Puis, encore plus en sourdine….

 

" Saleté de guêpes…. "

 

Papemich @ 08-2003

 texte suivant                                       retour au menu