La balade du Marine...

 

- "Hein ??? Quoi ???"

- "On ferme là, faut que tu partes..."

 

Le cerveau encore enfumé, le regard ayant toutes les difficultés du monde à faire un quelconque focus, je tente de me souvenir où je puis être. Les effluves de l'alcool à peine dissipées, je reconnais peu à peu ce lieu. Attablé dans un bar de seconde zone, probablement clandestin, au décor désuet, je rassemble mes souvenirs.

 

Oui, normal que ce lieu de perdition aux murs défraîchis me disent quelque chose, j'y passe tous mes après-midi, toutes mes soirées , toutes mes nuits...Enfin les débuts de nuits...

 

- "Allez Jean...Faut que tu y ailles..."

 

Putain, allez où ??? Parce qu'avec le retour de ma mémoire, m'est aussi revenu tout le reste...Sans adresse connue, sans famille connue, je suis un anonyme, un "nobody", une sorte d'ombre des murs maculés de cette ville pourrie...

Non , non, je n'ai pas dit un mendiant...Et non plus un sans abri...J'en ai un abri...C'est cet espèce de bar, lieu de rendez-vous de tous les paumés et de tous les accrocs de la dive bouteille...Mais moi je suis différent de tous ces malapris et de tous ces clandés saoulons et poivrots...

 

- "Hein c'est vrai...Je suis pas un ivrogne de la pire espèce moi !!!"

 

- "Mais non, mais non, toi tu es quelqu'un de bien...Mais faut que sa majesté quitte maintenant...Je te reconduis si tu veux..."

 

- "Hola !!! Je tiens debout...Je peux marcher encore..."

 

Sur ces paroles prononcées avec la gueule pâteuse et loin d'être gargarisée, vaccillant et titubant un peu, je me lève et avance à pas lourds vers la sortie. Le plancher crasseux ressemble à une mer incertaine mais tel un Jésus triomphal, je marche sur les eaux nébuleuses. Quand même, un homme a sa fierté...

 

La nuit est froide et austère. je me renfrogne sous mon collet et m'éloigne peu à peu de mon nouveau chez-moi presque permanent. Je suis chanceux car point de pluie ne vient m'inonder. Tout est si calme, si appaisant, si tranquille, trop tranquille. Soudain, je ressens quelques morsures engelées et glaciale sur mon visage balafré par les années. Des flocons, de gros flocons blanc, enfin encore blanc avant qu'il ne me fonde dessus ou qu'ils s'écrasent dans la rue sale et huilée. Avez-vous jamais pris le temps de bien observer un flocon de neige qui tourbillonne et qui danse entre ciel et terre. C'est si majestueux et si incroyable. Si tragique aussi...Il traverse des centaines de kilomètres, effectue des milliers d'arabesques, pour finir par s'écraser bêtement sur la face graisseuse d'un type mal rasé...et fondre...disparaître en ne laissant qu'une mince trace liquide... Si Jésus avait été en hiver au nord, il aurait pu dire un truc du genre :

"Tu es flocon, et sur la terre tu fonderas..." Bon ça y est je divague encore...Excusez...Mais au fond, je délire pas tant que cela...La preuve...j'en suis un flocon...

Hé..Hé.. Je bois des flacons et je suis un flocon...M'en devient poète moi là...

 

Pourquoi je suis un flocon ??? Simple, laissez-moi vous dire...Parce que comme lui, il y a si longtemps que ça dépasse ma capacité d'emmagasinage mnémosique ((ma mémoire quoi...)) j'ai commencé ma balade ici-bas. Me souviens que j'étais marin, oui,oui, c'est ça marin...Non, non, marine devrais-je dire...Hola !!! Je suis pas une fille...Quand je dis "marine", je veux dire un vrai "Marine" avec un "M" majuscule...Vous savez, ceux qui ont le crâne rasé. la main ferme, le salut rigide...Ceux qui ne craignent rien, qui sont toujours prêts à affronter le pire ennemi, défendre la nation, bref ceux qui sont tous des héros en devenir..dans leur tête en tout cas... Ouais, un vrai "Marine" que je vous dis. Je parcourais le monde, à suivre les ordres sans poser de questions, à décimer les ennemis de la patrie, à récolter les médailles d'honneur, parce que lorsque l'on tue un grand nombre de foutus soldats adverses, c'est un honneur...Tiens j'y pense, c'est quand même drôle... Un type zigouille plein de gens et on le condamne. Mais s'il tue des ennemis de la nation, alors il est un héros...Au fond, il faut choisir sur qui l'on tire...

 

Bon, je reprends...Ouais, je naviguais sur toutes les mers...J'accostais à plein d'endroits que l'on me désignait. Pendant des années j'ai ainsi poursuivi ma balade...j'avais même trouvé une fille gentille...Gentille et bébête un peu. Elle croyait qu'elle pourrait m'aimer pour toujours...Moi aussi j'étais bébête...On s'est marié et on a eu des gosses. Enfin, je dis "on" mais c'est elle qui les a engendrés...Et c'est elle aussi qui est partie avec eux il y a 2 ans. J'en avais trois...Trois beaux petits sourires rayonnants et enjoués. Ils avaient très exactement 1 an de différence d'âge...7 ans, 6 ans, 5ans...Un garçon, une fille, un garçon...Bien oui, un an parce que les permissions, vous savez c'est quoi j'espère, bien j'y avais droit une fois par 6 mois...!0 jours...pas plus...Mais tout ça c'est du passé maintenant...Elle est partie avec eux il y a deux ans...et je ne les reverrai plus...

 

Quoi ??? Quoi !!! Vous pensez qu'elle m'a quitté parce que j'étais un nul...Ho !!! Faut pas conclure trop vite...C'est un monstre de dix roues, et de dix tonnes, qui les a fauché... Merde...ça fait mal, si mal, trop mal...

 

- "Marine, assoyez-vous !!!"

- "Oui Monsieur !!!"

- "Marine, votre femme et vos enfants sont morts dans un accident de la circulation !!!"

 

- "Oui Monsieur !!!"

- "Marine, vous avez une permission spéciale de 10 jours !!!"

 

- "Oui Monsieur, Merci Monsieur !!!"

 

- "Marine, vous pouvez quitter !!!"

 

Je me suis levé, j'ai claqué les talons, fait mon salut la main bien ferme, et je suis sorti...

 

C'était il y a deux ans, je vous l'ai déjà dit je crois...Je n'y suis jamais retourné...On a beau être un Marine avec un "M" majuscule, il y a quand même des trucs qui terrassent...Quatre trous côte à côte dans un cimetière, ça vous coupe les jambes ça...Ouais, quatre trous... Un pour une fille gentille et bébête, un pour un garçon de 7 ans, un pour une petite fille de 6 ans, un dernier pour un garçon de 5 ans...

 

- "Que Dieu ait leur âme" qu'il a dit le curé...

 

Il pouvait bien prendre leur âme, mais il aurait pu me laisser leur présence... D'accord c'est pas énorme 20 jours dans une année, mais au moins, je savais qu'ils étaient là quand je revenais. Je leur écrivais souvent, eux aussi, j'avais une famille quoi...Quelqu'un à aimer...Mais là...

J'ai pris une cuite qui a duré tellement longtemps qu'elle est pas encore finie je crois... Je me souviens plus où est ma maison...Je ne veux plus m'en souvenir de toute façon... Ça sert à quoi une maison où il y a personne qui t'attend...Que des fantômes...

 

Pourquoi il est pas venu me chercher moi aussi ??? Pourquoi il est pas venu me ramasser comme eux ??? J'ai essayé une couple de fois de les rejoindre...Vous savez, quand vous décidez de trinquer jusqu'à ce que mort s'en suive... Mais il y avait toujours ce foutu barman pour m'empêcher...Et bon, il faut aussi dire qu'un Marine, c'est connu, ça peut ingurgiter sans fin, mais un Marine, ça ne tombe jamais...

Alors, chaque jour, comme maintenant, j'attends que ce bar déglingué ouvre et j'y bois jusqu'à la fermeture, sauf que des fois, je m'endors avant... Parce qu'un Marine ne tombe pas, mais des fois il s'endort...

 

Bon ok..Je l'avoue, quelquefois aussi il tombe au sol...Il s'écrase la face sur la rue sale et huilée...Vous comprenez pourquoi maintenant je vous disais que j'étais comme un flocon...

 

Tiens, regardez là !!! Il y en a justement un beau flocon qui vient d'achever sa balade...

 

Moi, la mienne, ma balade, s'est achevée il y a deux ans.......

Papemich@2003

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