C'était un soir du mois d'août. Un de ces soirs chaud et doux comme on voudrait qu'ils soient tous.
Dans la banlieue tranquille, l'homme se préparait pour le sommeil. Au chant des criquets amoureux, il exécutait sa routine habituelle. Sauf que là, curieusement, la couleur de l'eau de la cuvette rougit au contact de son jet...Mais comme il ne ressentait aucune douleur, il ne s'en fit pas outre mesure. Après tout, le corps a quelquefois de ses réactions bien étranges.
Quelques heures plus tard, il entrait d'urgence à l'hosto. Plié en deux, terrassé par une douleur insoutenable, il hurlait à qui voulait l'entendre sa souffrance extrême. Rapidement, et heureusement pour lui, on lui administrait alors un cocktail anti-douleurs dont seul les toubibs ont le secret...et aussi la permission de dispenser. On croyait que c'était des pierres au rein, mais erreur...
Il devait apprendre le lendemain que c'était une foutue masse, presqu'aussi grosse que son rein...
Le médecin ne prit point de gants blanc pour annoncer la nouvelle..."Vous avez une masse cancéreuse, faut tout enlever...la masse et le rein..."
Et c'est ainsi qu'en cette fin du mois d'août, le type subissait une intervention chirurgicale dont le nom scientifique était une néphrectomie radicale... Heureusement pour lui, tout se déroula fort bien et deux mois plus tard, il était à nouveau très fonctionnel...Le doc était aussi bien fier de lui...Aucune trace, aucune parcelle de métastases ne subsistait...Une réussite totale...
Il en fut ainsi pendant une année entière...Jusqu'à la vérification de contrôle de la fin août...Un rayon x passé comme tous les autres...Mais cette fois, les résultats seraient différents...
C'était un jour qu'il ne pourra oublier...Un jour que personne non plus ne pourra chasser de sa mémoire...
Vous savez, ce 11 septembre 2001, dans l'avant-midi, dans la Grosse Pomme...Il venait de sortir du bureau du médecin...Il remarqua bien que tout le monde était aglutiné sur le poste télé...Il observa la reprise du choc de l'avion contre la tour...Il entendit les commentaires incrédules...
Mais il s'en foutait totalement...Parce qu'il venait d'avoir le verdict...L'implacable résultat...Des tumeurs nombreuses, deux plus volumineuses, et les autres microscopiques, sur les deux poumons...Eh oui, son cancer du rein s'était propagé, insidieusement, de façon imperceptible, et cette fois, aucune intervention ne pouvait être tentée...
Il sortit de l'hôpital, et en arpentant le trottoir, il eut une longue conversation avec le Bon Dieu, qui pour ces moments-là, n'était plus à ses yeux si Bon que cela...
Il revendiqua le droit de connaître deux ultimes évènements pour le temps qu'il lui restait...Mais quel temps au juste lui restait-il??? Pour le savoir, il devait passer d'autres tests...Et encore...Le docteur refusa de décréter un temps précis. De toutes façons, cela ne lui appartenait pas de décider. Mais il pouvait néanmoins estimer l'espérance de survie... 2 ans...
Ce type avait mené une vie bien ordinaire. D'accord, il avait eu la chance inouïe de pouvoir rencontrer l'amour de sa vie, et de partager cet amour tout ce temps. Il avait eu deux beaux gosses, quoique encore là, à la naissance du second, la mort était venue rôdée de très près...Si près que l'on considérait la survie du bébé comme un miracle. Il n'était pas fortuné, avait mangé son pain rassis souvent, mais malgré tout, et après bien des années difficiles, il avait fini par s'installer et avoir une vie plus stable. L'avenir semblait vouloir être plus lumineux...
En octobre 2001, il participait à un truc de recherche expérimental, qu'il abandonnait trois mois plus tard. Les effets secondaires lui enlevaient peu à peu toute qualité de vie et cela, il en avait la ferme volonté, était à l'encontre de son choix d'existence. Peu à peu, les effets s'estompèrent...Et il continuait d'écouler ses jours le plus paisiblement qui soit, enfin quand cela était possible...
Mais le pronostic demeurait le même...
Pour se libérer de ses frayeurs, de ses craintes, de ses questionnements qui venaient forcément le harceler plus souvent qu'autrement, il écrivait...
Il avait en fait un tel besoin d'écrire, presque viscéral, comme s'il avait voulu par ses textes extérioriser un refus intérieur de quitter ce monde. Comme s'il avait espéré qu'avec tous ses écrits, il pourrait laisser des traces indélibiles et ineffacables de son passage ici bas... Et plus les fantômes de son anxiété l'assaillaient, plus il produisait. Comme s'il avait voulu cracher au monde entier et à la Grande Faucheuse l'innommable erreur qu'elle avait commise en le placant sur la liste des prochains candidats...
Puis Janvier 2003 arriva....
Tous souhaitaient la Bonne Année...Bien sûr, par gentillesse, il acquiescait avec un sourire qui sonnait bien faux aux yeux de sa tendre dulcinée..Elle aussi avait peine à entendre ces souhaits...Il lui avait expliqué...
"Que veux-tu souhaiter à quelqu'un qui va mourir ??? Que veux-tu souhaiter à celui ou celle qui va perdre l'Être aimé ???"
Ensemble, dans le secret de leur petit nid d'alcôve, ils avaient échangé entre eux leurs voeux..."Le plus de jours heureux possible..." C'était tout...C'était suffisant...
Il attendait avec une certaine incertitude, ((curieux paradoxe n'est-ce pas)), l'examen qu'il passerait au milieu du mois. Il ressentait bien en lui que les symptômes se faisaient sentir davantage...Enfin, il le croyait...Mais en même temps, il se souvenait de ce que l'oncologue lui avait parlé et décrit...Un doute rempli à la fois d'espoir, enfin quelques relents d'espoir, et d'abdication, pour éviter une trop grosse déception...Les résultats ne seraient qu'à la fin du mois...Déjà tout un mois serait passé...Si l'échéance ne devait point changer, point reculer, il lui resterait 8 mois...Et combien sur ces 8 mois lui permettraient encore de profiter de la vie...Cette vie qui, comme si elle avait voulue se faire pardonner cette vacherie, lui avait accordé des moments plus que merveilleux...Il l'ignorait...
Il n'était pas certain non plus de vouloir l'apprendre. Et au coeur de ses tourments, les mots fusaient de son esprit comme une fontaine laissant gicler des parcelles de peurs...de sentiments insécures..Il écrivait encore et encore...Après tout, il avait tout son temps pour écrire, et songer, puiqu'il était sur l'invalidité salariale...Il pouvait être poète, et écrivain, à plein temps maintenant...Et il espérait toujours laisser des empreintes de sa vie pour l'éternité...
Si vous avez lu ce texte jusqu'ici, alors vous connaissez maintenant ce type...Mieux que lui même ne se connait peut-être....
parce que ce gars là....c'est moi...
Papemich@2003