Le poète et le cancer ..(la suite)

 

Il venait de passer une autre nuit, trop courte, mauvaise,

comme toutes celles de la semaine qui avait précédée.

"Ça ne va pas chéri..."

"Mais si, ça va..."

 

Il mentait... Elle le savait...

 

Il attendait encore une fois des résultats.  

Il les aurait probablement lors de la rencontre avec le doc prévue pour le 19 du mois d'août.

Dans quelques jours, il saurait ce qu'il savait déjà au fond de lui.  Bien sûr, il subsistait toujours une petite voix pour dire  que cela n'avait pas rapport... Mais là, il ne pouvait se mentir à lui-même.

Jusqu'à ces derniers jours, hormis la période des traitements expérimentaux,

il n'avait éprouvé aucun malaise.

Sauf que là, il les ressentait que trop bien.. Un en particulier...

La difficulté de respirer et la douleur que cela entrainait.... Du côté gauche de sa cage thoracique,

là où les deux plus grosses métastases avaient grossies la dernière fois..

Il pensa en lui-même que le temps était peut-être venu.

Le temps de préparer sa sortie, comme un artiste le fait lors de son dernier tour de piste...

 

Il hésitait...  Il savait que malgré tout ce qu'il pourrait dire ou faire,  la tristesse s'installerait autour de lui.  Et c'est ce qu'il redoutait le plus...

Certe, il pouvait comprendre.  Mais en même temps, il aurait tant aimé  être rassuré que le souvenir de son passage laisserait des traces de joies et  de sourires dans les mémoires de ceux et  celles qui ne l'oublieraient pas.

 

Et ces 8 derniers mois avaient été fertiles en occasions de joie et de rires.  

D'abord, il y avait eu cette bonne nouvelle des résultats de l'examen de janvier.  

Cette fois là, il n'y avait aucune trace de progression.

Comme s'il avait eu droit à un répit... À une période de prolongation...

Un report de sentence de 6 mois.

 

Puis, tant de rêves qu'il avait vu se concrétiser.  

Des rêves dites-vous, et comment donc !!!

 

Une fête belle, chaleureuse et magnifique, où il avait pu revoir tant de gens qu'il affectionnait beaucoup.  Un voyage offert par tous pour qu'il aille voir son idole, à Las Vegas, en compagnie de sa dulcinée.

 

Un voyage de pêche , encore une fois, où il avait connu la gloire du pêcheur.

 

La concrétisation d'un vieux projet précieux ; Celui d'un recueil de ses mots  qui assurerait la survie de sa plume pour bien des décennies.  Une manière  de laisser ici-bas des empreintes que le vent de l'oubli aurait peine à effacer.  Surtout, le moyen de laisser à quelques personnes, dont son vénérable père,un peu de lui-même.  À son épouse et ses enfants, un refuge où ils  pourraient lui faire appel en tout temps...  

 

Et plus récemment, très récemment même, la venue en sa maison d'une amie poète française. L'une de ses amitiés intenses et divines.  L'une de ses amitiés qui survivent à la séparation des corps et qui rejaillissent bien au delà du départ. L'une de ces amitiés qui le rassurait quand il regardait sa douce conjointe.  Elles s'étaient fort bien entendues.

Elles se reverraient ces deux là, il l'espérait...

 

Sans oublier la visite qu'il avait faite à son compagnon de sentier.  

Ces deux là n'avaient point besoin de grands mots pour savoir.  

Chacun partageant avec l'autre la force et la sagesse qu'ils possédaient.

Pour eux aussi, pour leur amitié, il était évident que la volonté divine s'accomplissait.

 

Bref, rarement la Vie avait-elle été si bonne pour un être.  

Il se remémorait les demandes faites au moment où il avait appris la terrible nouvelle.  

La réponse qu'il avait obtenu du Tout-Puissant était bien au delà de toutes les espérances

qu'un homme puisse avoir.  Bien au-delà....

 

Au travers tous ces jours heureux d'un bonheur entier et authentique, il n'oubliait pas...

Oui , il aurait pu demander à l'Éternel la guérison complète de son corps.  

Il aurait pu refuser de voir ce qui lui arrivait, pour ne se préoccuper que d'une seule volonté, celle de vaincre à tout prix la maladie.  Mais non... Pas tout à fait...

 

Il avait plutôt opté pour une autre approche...

Celle de remettre sa vie entre les mains du Tout-Puissant.  Il se disait en lui-même, que le Très Haut avait choisi pour lui une destinée dont il ne savait ni le but, ni la durée.  

 Qui était-il, lui, simple homme pour vouloir interférer dans les plans divins.  

Non, si Dieu avait décidé que sa vie devait s'achever, alors sa vie s'achèverait.

Cependant, il osa quand même demandé à son Père Céleste un ou deux trucs..

En fait, il lui formulait chaque soir la demande d'avoir suffisamment de sérénité pour accepter

le sort que celui-ci lui réservait.  Et jusqu'à ce jour, un peu plus chaque nouveau jour,

sa demande semblait exaucée...

 

Oui, il était serein.  Remarquez que cela est fort relatif.  

Non, il n'était pas volontaire au  Grand Départ.  Quand même...

Mais il avait fini par se convaincre que son existence n'était qu'un passage ici-bas.

Qu'il y aurait une suite ailleurs.  Bref, il avait fini par acquérir la certitude inébranlable que,  aussi longtemps que les siens auraient besoin de lui,  il serait là...près d'eux... En eux...  

Si ceux qu'il aimait tant avaient besoin de lui, il pourrait venir à leur aide.  Qu'importe la distance, le lieu, qu'importe n'importe quoi, il pourrait être là...

 

Cette certitude qui allait bien au delà de la croyance, l'appaisait.  Certains le trouvait courageux, d'autres

considérait qu'il avait abdiqué trop vite.  Pourtant, il n'était ni question de courage, ni d'abdiquation.

Le courage était le lot de ceux qui poursuivaient leur vie, malgré l'anxiété et la réalité d'une solitude involontaire.

Son épouse, elle, était courageuse.  Ses enfants, eux, étaient courageux.  Travailler, étudier, alors que l'on sait

que l'inévitable va se produire, cela était du grand courage.  Continuer de croire en la Vie, malgré tout, oui, cela

était preuve de courage.

L'abdiquation implique de rendre les armes...Or, il avait refusé le combat ouvert contre son mal.  Pour éviter

la déception d'une évolution irréversible, il avait préféré choisir une autre voie, celle d'une forme de cohabitation

où chaque bonne journée est appréciée.  Là résidait la source de son moral qui ne semblait point défaillir.

Tout simplement...

 

Mais là, avec ces douleurs nouvelles et dures, il cherchait.. Il se questionnait...

"Comment faire pour leur annoncer que l'échéance semble se rapprocher, mais qu'ils ne doivent pas

devenir malheureux, tristes, et rancuniers contre la Vie ?"

"Dois-je leur dire ou taire ce quils ignorent?"

"L'ignorent-ils vraiment ou le ressentent-ils au fond d'eux?"

 

Parce qu'après tout, malgré tout le côté anonyme de l'internet, ses "amis" et "amies" restaient des êtres

humains réels.  Et ces amitiés aussi étaient bien réelles.  Eux qui le secondaient depuis près de deux ans

ne méritaient-ils pas suffisamment sa confiance pour avoir droit à l'un des privilèges de l'amitié ;

Le partage honnête des émotions, des états d'âme, du vécu ?

 

Il détestait les longues lamentations, les attermoiements.  Il ne voulait pas de pitié à son égard.

Orgueilleux d'une certaine manière, fier surtout, il ne voulait  pas de cette image d'un homme

chancelant et aterré.  

Que l'on se souvienne de lui comme d'un homme bon vivant, d'accord...

Que l'on se souvienne de lui comme d'un homme blessé, meurtri, chétif et plaignard, jamais...

 

Il songea à tout cela et finalement, il prit une décision...

Une décision lourde de conséquences, peut-être...

Celle de faire confiance à la profondeur des sentiments exprimés par ses "amis" et "amies"

Il leur écrirait un long texte.  Un texte en des mots du coeur qui révélerait le parcours de

sa pensée depuis ces derniers mois.  Un texte qui leur annoncerait, mais en même temps,

qui leur demanderait...  Qui leur demanderait de continuer à croire en la Vie.

 

Parce que lui, il avait bien l'intention de continuer à VIVRE jusqu'à la fin.  Et pour cela, il

aurait besoin d'eux et d'elles.  De leurs joies, de leurs rires, de leurs taquineries... De leurs soucis,

de leurs peines, de leurs espoirs...

Comme pour dire à la Grande Faucheuse que malgré ses mauvais coups, malgré ses mauvais choix,

la VIE restait la plus forte.  

 

Ce type, vous le savez maintenant, c'est moi...

 

Et je vous demande mes amis et amies...

 

"Voulez-vous continuer à VIVRE avec moi ???"

 

 

Papemich  @  10-08-2003

 

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