-Papa, raconte moi la belle histoire.
Le geste a tant de délicatesse et une tendresse empreinte de tristesse. Il lui passe la main dans ses cheveux dorés et bouclés. Elle se blottit et se love en position fœtale, tout contre lui, la tête bien appuyée sur son poitrail, comme pour écouter chacun des battements du cœur. Il commence à faire bercer la vieille chaise de bois.
-Je pourrais changer d'histoire tu sais.
-NNNOONNN !!!!! dit-elle tout en douleur….
-Mais….
-Je veux la voir. Quand tu racontes ta belle histoire, elle vient et je la vois.
Pauvre enfant, pense t'il. La voir… Voir tout simplement… Il désire tant qu'elle le puisse à nouveau…
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-Monsieur, laissez-moi vous expliquez… Biologiquement, physiologiquement, tout est en ordre. Il n'y a aucune anomalie. Mais…
-Mais pourquoi alors ne voit-elle plus bon sens ?
-Parce qu'elle refuse… C'est comme si son cerveau avait érigé une porte. Une porte bien cadenassée. Elle seule en possède la clef pour l'ouvrir. Mais elle ne veut pas… Elle a peur… Alors elle se protège derrière cette porte. Je crois qu'elle craint trop de perdre l'image qu'elle a de…
-Sa mère…
-Oui.
-Mais il n'y a rien que je ne puisse faire?
-Sûrement pas insister en tous les cas. Non, il faudra qu'elle accepte d'elle-même d'ouvrir la porte.
-Ce sera long vous croyez?
-Vous souhaitez vraiment que je vous réponde?
-Non.
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Deux mois plus tôt. 14,27 hres , rue De la Grève. Une mère et sa fillette de 5 ans se promènent, le pas léger, sur le trottoir. Elle tient la main de sa petite princesse. Une soudaine bourrasque de vent. Un foulard qui, sous la force éolienne, se dénoue et virevolte vers la rue. Une mère laisse la main de son enfant pour le rattraper. Une mère qui fait quatre pas. Une mère qui fait ces pas en regardant le regard bleu de son enfant. Quatre pas de trop. Un camion dix roues surgit. Une fillette qui voit tout. Une fillette qui depuis deux mois garde en mémoire le regard doux de sa maman…
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Comme à tous les matins, immédiatement après avoir été reconduire sa petite Amélia à la maternelle, il s'arrête au " Café des rêves ". Un petit endroit sympa fréquenté par une clientèle assidue. Il avait apprécié leur geste de tous se cotiser et d'offrir une couronne fleurie. Et leur soutien aussi. Depuis deux mois, un scénario quasi immuable.
-Bonjour Samuel, ça va ce matin?
-Oui, comme d'habitude.
-Alors hier soir, la petite?
-Comme d'habitude, je lui ai raconté la belle histoire et elle l'a vu encore. Je…
Cela fait deux mois qu'il garde tout au fond de lui. 61 jours à accumuler les larmes d'une mer de tristesse. Et ce matin, sans raison apparente, le barrage cède. Un déluge de pleurs inonde bientôt le comptoir. Il fallait bien que cela se produise un jour au l'autre. Et c'est ce matin que cela arrive…
Tous viennent l'entourer. Le Chef, un vieil ami, le serre fort contre lui. Sarah, celle qui l'accueille toujours avec le sourire, place sa main dans son cou.
-Pleure toutes les larmes de ta tristesse. Vide cette mer trop longtemps retenue.
Les autres clients, comme une chorale en sourdine, lui disent ; " Nous sommes là, Samuel ".
Ainsi soutenu, il lui faut quinze minutes pour se reprendre. Regagner une certaine sérénité. L'orage douloureux de la perte de celle qu'il chérissait depuis 12 ans est passé.
-Je…Je vous remercie tous… Vous êtes bons avec moi… Je m'excuse… Je…
-Samuel, tu n'as pas à t'excuser. Nous comprenons. Voyons…
-Je sais…
La porte du café s'ouvre. Une femme dans la trentaine entre. Un nouveau visage, au demeurant fort joli. Elle s'avance d'un pas gracieux. Elle observe le faciès endolori de Samuel. Un étrange regard. Un regard trouble. Un regard doux.
-Bonjour madame..
-Mademoiselle. Reprend t'elle. Mademoiselle Jeanne. Vous pouvez m'appeler Jeanne.
-Excusez-moi…Jeanne. Je vous sers un café?
-Oui bien sûr, un cappucino, mi-café,mi-crème,sans sucre.
Samuel la dévisage, ahuri. Elle s'assied près de lui.
-Vous savez Samuel, je sais votre peine. Je compatis.
Puis elle ajoute, sur un ton de confidence.
-Vous savez, quelquefois la vie nous fait terriblement souffrir. Mais quelquefois, elle nous réserve d'étranges surprises.
Samuel est sans mot. Éprouvant un sentiment qu'il a bien longtemps ressenti, il reste là, de plus en plus ahuri. Puis il s'entend lui demander.
-Je vous connais?
-Oh que oui….
Puis elle prend son cappucino, mi-café,mi-crème, sans sucre, tenant l'anse de sa tasse entre son pouce et deux doigts.
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-On dirait que tu es une anglaise de Londres.
-Mais les anglaises, ce sont le thé qu'elles sirotent Mon Cher. Pas un cappucino, mi-café,mi-crème, sans sucre. Elle sourit…
-Peut-être, mais elles tiennent bien ainsi leur tasse, Ma Chère !!!
Ils sont jeunes, la vingtaine. Ils sont fous. Fous du bonheur qui les unit.
-Quoiqu'il en soit, avoue que … Que je suis loin d'être comme on dit que les anglaises sont…
Elle prononce ces mots sur un ton plein d'espièglerie avec une touche de sensualité.
-Heu… Je l'admets bien volontiers… D'ailleurs, on pourrait….
Le ton est à la fois admiratif et suggestif.
-Ho… Patience mon bel Adonis… Je termine mon café avant….
-D'accord… Je sais, ton fameux café… Tu dois bien être la seule au monde à boire ainsi un cappucino…
Ils sont jeunes, ils sont heureux, en voyage de noces….
*********
-Papa !!!
-Oh, désolé ma chouette. Papa pensait…Je te la raconte….
-Tu es le plus gentil des papas tu sais…
En guise de réponse, il lui fait un affectueux câlin…
-Il était une fois, dans les landes verdoyantes, une jolie princesse qui cueillait des marguerites au matin levant. Le soleil réchauffait le jardins secret de la jolie demoiselle.
Un jardin aux couleurs de l'arc-en-ciel. Il y florissait des roses rouge, des tulipes jaune, des primevères blanches, des œillets orangé et des boutons d'or.
Elle était de toutes les filles du royaume, la plus belle. La plus gentille aussi. Et tous les sujets l'admiraient beaucoup.
Quand elle se promenait sous les remparts, les enfants venaient lui prendre la main. Avec elle, ils chantaient de belles chansons. Même des chansons d'amour…
Il viendra, il viendra bien un jour
Celui qui m'aimera, qui m'aimera pour toujours
Sur sa monture blanche, il me fera la cour, la cour
Et je lui donnerai tout mon amour, mon amour
Elle s'arrêtait quelquefois pour aider une vieille dame à transporter son sceau d'eau. D'autres fois, c'était un panier de fruits…Ah oui, elle était vraiment gentille.
-Papa, chante moi les mots de la chanson…
-Ho, mais papa ne sait pas chanter tu sais…
-Ce n'est pas grave, chante pour moi…
Il fredonne du mieux qu'il peut…. Puis continue à raconter.
Un beau jour, alors qu'elle jardinait sereinement sous le ciel bleu, elle entendit au loin une galopade. Elle leva les yeux pour voir ce qui causait ce bruit. C'est alors qu'elle vit un jeune homme qui venait vers elle. Sur un beau cheval blanc…
-Oh oui, c'est le jeune prince !!! Le beau jeune prince !!!!
-Hi…Hi…Hi…. Bien oui…
Le cœur de la princesse battait très fort. Il s'approcha vers elle, tout en prenant soin de ne point abîmer les fleurs du jardin. Il était si beau, dans ses habits majestueux. Il s'adressa à la princesse.
- Chère princesse, je vous présente mes hommages. Et de ce jardin, vous êtes la plus belle des fleurs.
- Mais comment avez-vous fait pour trouver mon jardin? Il est secret?
-C'est mon cœur qui m'y a conduit. Et moi je l'ai suivi. Car je vous l'avoue, je suis amoureux de vous.
- Oh… Quel est votre nom beau cavalier?
-Je me présente… Je suis le beau Prince de cette histoire et …
-l'amoureux de votre vie !!!
La petite aime toujours compléter cette réplique. Le papa, lui, prend à chaque fois un grand respire.
-Que vous soyez amoureux, cela est bien. Mais trouvez la manière de m'en convaincre… Et si vous m'en persuadez, alors mon cœur pourrait être vôtre.
Alors le Prince sort de son étui un luth et tout en jouant , il chante
Il viendra, il viendra bien un jour
Celui qui vous aimera, qui vous aimera pour toujours
Sur sa monture blanche, il vous fera la cour, la cour
Et vous lui donnerez tout votre amour, votre amour
Le papa, cette fois, n'attend pas que sa fille lui demande et il reprend le couplet en chantant, enfin si l'on peut dire…
-Hi..Hi..Hi…Tu es drôle papa quand tu chantes… Tu sais quoi…
- Non, quoi?
-Bien, si le Prince avait eu ta voix….Hi..Hi..Hi…je suis pas certaine que…
-Ho la la…Ça va hein les moqueries….Tu sais, quand on chante avec son cœur, c'est toujours beau…
-Je t'aime papa….
Il poursuit….
-Ah que voilà la bonne manière pour me séduire cher Prince.
Il est heureux. Elle aussi. Dans tout le royaume, la nouvelle se répand.
Et tous les habitants sont heureux de voir que leur princesse chérie a fini par trouver son bel amour.
Le soir des noces, tout le monde fait la danse et fête joyeusement. Le beau Prince et sa dulcinée se retrouvent, pour un moment seuls, sous la lune. Il la regarde et la trouve tellement jolie… Tellement jolie…
-Papa !! Papa !! Je la vois !!… Regarde !!… Là, derrière toi !!
-Mais, ma …
Elle ne lui laisse pas le temps de finir. Son regard est, ce soir, différent des autres fois. Il est comment dire, illuminé… Pétillant même…
-Elle a un visage différent !! Mais c'est elle !! Je te le dis papa !! Maman !!!!
Il ferme les yeux. Son cœur est comme déchiré d'une zébrure insupportable. Comment un père aimant peut-il supporter d'entendre ainsi sa fillette de 5 ans,qui ne voit plus, dire , crier ces mots…
-Maman, tu es revenue !! Viens me faire un câlin !! Papa, retourne toi !!
Il entend une voix. Une voix bien humaine et bien réelle. Une voix féminine. Une voix qu'il a entendu déjà. La voix d'une inconnue qui près de lui, ce matin, prenait un café cappucino, mi-café, mi-crème, sans sucre.
Une voix qui chante.
Elle viendra, elle viendra bien un jour
Celle qui t'aimera, qui t'aimera pour toujours
Dans sa robe de dentelle, elle fera un retour, un retour
Et te donnera encore tout son amour, tout son amour
Papemich @ 16-09-2003